Changement et désespoir : lettre d’un ami américain

Mon cher Lamine,

Tu m’as demandé, une fois les résultats du scrutin présidentiel américain connus, “Comment cela a-t-il pu se produire ? Comment la démocratie la plus puissante du monde a-t-elle élu un démagogue déséquilibré à la présidence ?”

Comme beaucoup de mes compatriotes, j’ai du mal à accepter cette nouvelle réalité. Ma réponse à la victoire électorale de Donald Trump cette semaine n’était pas seulement faite de déception ou de désespoir. J’ai plutôt eu le sentiment inquiétant que mon pays ne ressemblait  pas à ce que je pensais. « Sonné », envahi par le chagrin et l’anxiété, j’ai passé quelques jours comme paralysé par la crainte, incapable d’affronter l’énormité de ce qui se passait.

Et puis, je me suis rendu compte que j’avais eu ce même sentiment dans le passé, à Bamako, en mars 2012.

Tu te souviens bien sûr que nous étions tous deux à Bamako quand les soldats en colère ont renversé le gouvernement. Humiliés par les avancées des rebelles et dégoûtés par les élus, des soldats maliens, menés par un certain Capitaine Sanogo, ont pris le contrôle de l’état et ont mis fin à ce qui était considéré comme une démocratie multi-partite imparfaite, mais en marche. Quel étonnement que presque personne ne s’y soit opposé et qu’il y ait même eu des scènes de liesse dans les rues bamakoises. Les Maliens comme toi ont toujours marqué leur soutien au processus démocratique. Même si je savais que vous n’étiez pas satisfaits de vos hommes politiques (comme tout le monde d’ailleurs), je ne comprenais pas la profondeur du mécontentement. Je supposais simplement qu’on allait tenir bon jusqu’aux élections pour attendre une amélioration.

Ce que j’ai assez vite saisi, c’est que beaucoup, sinon la majorité des Maliens, se sentaient méprisés par un gouvernement et une élite politique qui se servaient sévèrement au dépens des citoyens lambda. Tu ne pensais pas que le système, qui ne semblait produire que de la corruption, un manque d’opportunité et une inégalité croissante, pouvait faire mieux. Te souviens-tu m’avoir dit que le vote du peuple ne comptait pas, que le prochain président du Mali serait choisi par une cabale d’hommes politiques en catimini ? Pas mal d’autres Maliens considéraient leur démocratie comme illusoire aussi. Ils ne pouvaient pas dépendre des initiés du système pour régler leurs problèmes et ils ont donc jugé le coup d’état comme un choc nécessaire au système.

Lamine, durant cette année, le sentiment public ici, aux E-U, présente des points communs avec celui qui prévalait à Bamako en 2012. Nombre de mes concitoyens se sentent exclus du système politique. Troublés par les changements démographiques et économiques du pays, ainsi que par les menaces sécuritaires à l’extérieur, croyant le système truqué, ils ont préféré un pari risqué sur un “outsider” à la fausse sécurité du statu quo. Que l’on ne se “Trump” pas : nombre d’entre eux ont également été motivés par la crainte… des immigrés, des musulmans, de ceux que ne leur ressemblaient pas. Beaucoup aussi n’étaient pas prêt à voir une femme comme chef suprême des armées (même s’ils ne l’admettront jamais). Pourtant, l’unique désir partagé par tous les Trumpistes, c’était le changement–parce qu’ils ne croyaient plus à l’alternative.

 Tu voulais savoir ce à quoi on doit s’attendre avec Trump. Personnellement, je pense que son administration se montrera aussi incohérente et sa direction aussi incompétente que celles du Capitaine Sanogo. Comme Sanogo, Trump communique d’une façon brusque mais habile, et il sait bien manipuler les craintes et les soupçons de ses citoyens. Comme Sanogo, c’est un homme obsédé de lui-même et de sa grandeur. Mais également comme Sanogo, Trump n’a aucune solution pratique à proposer ; il est aveugle à ses propres limites et il guette sans cesse ses ennemis (on dit qu’il en fait une liste).

Nous connaissons bien le sort de Sanogo : son régime s’est vite perdu dans le maintien du pouvoir et la commission de crimes haineux, pour lesquels il sera jugé fin-novembre. Nous connaissons d’ailleurs le sort du Mali qui ne vit que sous perfusion de la communauté internationale. Je parie que la plupart de tes concitoyens, même ceux qui soutenait Sanogo à l’époque, regardent son règne court comme une faute tragique. Peut-être les Trumpistes regretteront-ils aussi un jour leur choix (selon David Brooks, Trump “va soit démissionner, soit se voir inculpé d’ici un an”).

Ton pays et le mien, Lamine, ont des cultures et des systèmes de gouvernement très différents. La pauvreté et la faiblesse des institutions de l’état sont certes plus graves au Mali qu’aux E-U. Mon séjour au Mali m’a appris que la démocratie est une chose très fragile. Ce scrutin présidentiel m’a appris que, du point de vue politique, les Maliens et les Américains sont beaucoup plus semblables que je ne le pensais auparavant. Pourtant, malgré ce qui s’est passé au Mali depuis 2012, et malgré ce qui s’est passé aux E-U cette semaine, j’espère que le but d’une société stable et inclusive reste à la portée de nos deux peuples. Que Dieu nous protège de ceux qui nous écarteraient de ce but.

Amicalement,

Bruce

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2 Responses to Changement et désespoir : lettre d’un ami américain

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