A la recherche de l’avenir de Bamako : Un manifeste ethnographique

Au risque de paraître trop hâtif ou empressé, je voudrais aborder maintenant [le sujet] la question de mes prochaines recherches à Bamako. Le manuscrit de livre tiré de mes recherches passées reste bloqué pour le moment ; j’ai commencé ces recherches en 2010, à une époque où les Bamakois fêtaient Barack Obama et le djihadisme semblait très loin. Pour avoir passé à ce jour 20 pourcent de ma vie à étudier le mariage bamakois, j’ai hâte de tourner la page afin d’aborder un nouveau projet.

Même si je ne peux pas prévoir le thème d’un tel projet, je fais les promesses suivantes auxquelles je compte rester redevable.

1. Mes recherches se focaliseront sur Bamako.

Bamako reste non seulement la principale ville malienne mais aussi une des villes aux taux de croissance les plus élevés du monde. Son dynamisme démographique, économique, et social sans précédent exige par conséquent des études approfondies. Malgré les incertitudes, je persisterai à faire des mes enquêtes sur le terrain à Bamako autant que je suis capable. Ca, je le dois à mes connaissances bamakoises. En plus, à mon âge ce n’est pas facile de  tout recommencer ailleurs (car le temps investi ne se récupèrera pas)….

2. Mes recherches seront collaboratives.

En tant que doctorant j’ai appris à mener les recherches ethnographiques en solo, [ce qui constitue] un véritable rite de passage pour les anthropologues. Hormis une brève étude postdoctorale sous la direction de deux collègues, je n’ai jamais fait partie d’une équipe de chercheurs. Avec le temps, j’ai compris le compromis méthodologique de l’ethnologue seul : s’il jouit pleinement de la flexibilité et de l’indépendance, il porte aussi des lourds fardeaux. Ainsi, coopérer étroitement avec d’autres chercheurs génère davantage des contacts, des savoirs approfondis, et des révisions plus développées soigneuses de son œuvre en gestation. J’espère m’engager dans des collaborations à travers les disciplines et les frontières nationales. Les recherches faites ailleurs dans la région du Sahel, impliquant des anthropologues comme Sten Hagberg et Jean-Pierre Olivier de Sardan, m’offrent des modèles à suivre pour un tel projet.

3. Mes recherches seront participatives.

Pas mal de recherches dans les sciences sociales se montrent “extractives” : le chercheur étranger arrive à Bamako par exemple ; il ramasse ses données et repart sans laisser d’effet positif sur les gens qui ont participé à ses enquêtes. Après l’analyse de ses découvertes, il ne les présente généralement pas dans la communauté où il a travaillé, dont une bonne partie d’habitants ne savent pas lire ses publications, surtout celles en anglais). Même s’il le fait, peu de gens seraient capables d’apprécier son objet. Malheureusement, bon nombre de mes recherches précédentes ont suivi ce modèle.

À l’opposé, il y a une autre approche, celle de la co-recherche, dans laquelle les chercheurs collaborent avec les membres de la communauté où ils mènent leurs enquêtes pour identifier ensemble le problème ou la question à étudier. Au lieu de “l’engagement technocratique” du scientifique traditionnel, les co-recherches mettent l’accent sur l’engagement démocratique. J’ignore si les doctorants pratiquent cette alternative aujourd’hui, mais moi, personnellement, je l’aurais bien apprécié il y a 20 ans.

4. Mes recherches se pencheront sur des problèmes lourds dans la vie quotidienne bamakoise.

Ce dernier volet de mon manifeste est la suite logique des précédents ; il concerne le défi d’identifier le thème de mes recherches dans l’avenir. Comme doctorant et puis comme universitaire, j’ai bénéficié d’une liberté considérable pour étudier ce qui m’intéressait. Je ne devais convaincre que quelques gardiens (les directeurs de mon comité doctoral, les financeurs des recherches) de l’importance de mon sujet et je pouvais l’étudier, même si celui-ci ne portait pas sur des problèmes sociaux.

Image taken from https://www.keele.ac.uk/media/keeleuniversity/microsites/greenkeele/kusrn/Action%20Research%20for%20Sustainability.pdf
“Non non, nous ne pouvons que décrire le monde ; c’est VOUS qui devrez le sauver !”

J’étais d’abord intéressé par les questions comme la migration et le mariage–surtout la polygamie urbaine moderne–donc mes enquêtes et mes écrits ont porté sur ces sujets. Pourtant mes connaissances bamakoises n’ont pas tellement partagé mon intérêt pour ces sujets. Pendant un enquête préliminaire en 2010, un étudiant m’a interpellé lors d’une discussion focus group : N’y avait-il pas, a-t-il demandé, des questions plus importantes à examiner à Bamako, comme la mauvaise gouvernance, la corruption, le système scolaire dégradé? L’interpellation de ce jeune m’a hanté l’esprit 18 mois plus tard, quand ces mêmes problèmes ont contribué au quasi-effondrement de la république. Et si, je me demandais, mes recherches seraient plus axées sur des questions qui préoccupent les Bamakois eux-mêmes ?

Il n’y a aucune pénurie de telles questions dans la capitale malienne–de la pollution du fleuve Niger à la surconsommation d’eau, de la gestion des déchets aux conflits fonciers. Mon défi, c’est d’aborder les recherches d’une telle question à travers l’approche collaborative et participative que j’ai évoquée plus haut. C’est mon but pour les mois et les années à venir. 

Si vous vous intéressez à une telle collaboration, je vous prie de me contacter.

[Cet article de blog a initialement été publié en anglais. La caricature ci-haut vient du document “Action Research for Sustainability”, 2015]

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4 Responses to A la recherche de l’avenir de Bamako : Un manifeste ethnographique

  1. Tim Murray says:

    Bravo pour cette syntaxe parfaite! The peace corps karamogos knew what they were doing! Best of luck on your new research projects.

  2. Roussel says:

    Mon dernier livre : ” les Mausolées de Tombouctou” vient de paraître aux éditions “le Petit Pavé”. Il couvre une période de fin 2011 à début 2013. Il peut vous intéresser. Daniel Roussel.

  3. Enkerli says:

    Bien écrit, en effet!
    Peut-être un peu plus formel que la version originale, ce qui était prévisible.

  4. Tolo Moussa says:

    Tres interessant

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